Le vingtième anniversaire de Village de Forez
Discours de Claude Latta, au Centre Social de Montbrison, le 25 mars 2000


 
Chers amis,

Village de Forez fête son 20e anniversaire : c’est l’occasion de nous réunir et je voudrai d’abord vous dire combien nous en sommes heureux : autour de nous sont réunis tous ceux qui, souvent depuis le début, nous ont accompagnés : les lecteurs, les auteurs, les membres du Centre social, notre imprimeur, et tous ceux qui sont attachés à notre Histoire forézienne. Nous remercions aussi [M. le sous-préfet, représentant de la République,  qui nous fait l’honneur de sa présence], Pierre Belon et Benoît Defaux qui représentent la Municipalité, les membres de la chorale d’Ecotay venus participer à la fête, Anne Magnan et Etienne Desfonds qui nous font l’amitié d’exposer leurs dessins et leurs tableaux. M. Perrin qui nous a prêté sa collection de rouets, M. Faure qui présente quatre maquettes de monuments foréziens et aussi les dentellières du Centre social.

La création d’une revue d’histoire dans un centre social

Nous nous retrouvons dans ce Centre social qui occupe depuis six mois les locaux de l’ancienne Ecole Pasteur, rénovés par la Municipalité. Lorsque la revue Village de Forez a été créée, nous étions encore rue des clercs. Vous voyiez que, en passant de la rue des clercs à la rue Puy du Rozeil puis à la place Pasteur, nous avons fait du chemin dans tous les sens du terme : notre chemin qui est aussi celui du Centre social.

Le Centre Social de Montbrison a été créé en 1973 et est géré, depuis le début, par une association régie par la loi de 1901. Cette création du Centre social par la Ville de Montbrison  avec le soutien de la Caisse d’Allocations familiales représentait une expérience inédite : il n’était pas habituel et il ne semblait pas prioritaire de fonder un centre social dans une petite ville, alors sans trop de problèmes sociaux et située au cœur d’un pays rural. Le Centre social devait donc trouver sa place : il l’a fait progressivement en jouant à la fois la carte de la solidarité et celle de la culture, en privilégiant l’engagement et le bénévolat, en agissant dans le concret et en ayant toujours la volonté de réfléchir à son action dans une société secouée par les bouleversements du siècle. 

Village de Forez a été créée en 1980 dans le cadre du Centre Social de Montbrison : ce fut, une "première" dans l’histoire des Centres sociaux. Pourquoi une revue d’histoire dans un tel cadre ? Les circonstances mais aussi une réflexion d’ensemble ont leur part dans cette aventure inscrite aujourd’hui dans la durée.

En fait, la création d’un Groupe d’histoire locale remonte à 1977. Il se trouve que plusieurs de ceux – dont nous étions - qui en avaient en charge la responsabilité du Centre social étaient   des passionnés d’histoire locale. Nous avons eu envie de travailler à approfondir la connaissance de cette histoire et, aussi, à la faire mieux connaître à nos compatriotes. 

Nous avons donc créé un Groupe d’Histoire locale. Citons les fondateurs : Joseph Barou et moi qui lancèrent l’idée de cette création, Marguerite Fournier qui nous apporta son érudition, son humour malicieux, sa bienveillance, Claude Beaudinat, André Guillot, Jean Guillot, Jean-Paul Soleillant, Michèle Sury. Nous rendons aussi aujourd’hui un hommage particulier à la mémoire de l’abbé Jean Canard, Jean-Baptiste Chèze et Georgette Simonet, disparus mais non oubliés. 

Nous n’avons pas formé une association. Nous sommes l’une des activités du Centre social. Nous avons voulu garder ce statut parce qu’il affirme notre appartenance au Centre. Tout au long de notre Histoire, nous avons pu compter sur son soutien. Notre gratitude va à tous ceux qui, au Centre, ont soutenu cette "exception".

Notre première activité fut d’organiser des conférences : des historiens foréziens vinrent présenter leurs travaux et leurs ouvrages, des personnalités locales évoquèrent leurs souvenirs. Il y eut des séances d’initiation à la généalogie et à la pratique des archives. Nous avons aussi organisé des visites de monuments. Pendant trois ans, nous sommes allés ainsi de conférence en visite. 

Mais nous avions  envie de  "passer à l’écrit". Joseph Barou proposa la création d’un bulletin d’Histoire locale. Peu de temps auparavant, il y avait eu au musée d’Allard, une exposition consacrée à l’histoire du comté de Forez : Marguerite Gonon en avait été l’organisatrice et l’avait appelée "un village nommé Forez" : notre bulletin avait trouvé son nom, ce fut "Village de Forez".

Joseph Barou a fait, il y a quelques instants, le bilan de nos publications : il était juste que ce fut lui car, dans toutes ces années, il a été le maître d’œuvre du Bulletin et de ses nombreux numéros spéciaux, pionnier en matière d’informatique, toujours en quête d’idées nouvelles, rigoureux dans l’organisation, tout en réalisant en même temps son œuvre d’historien. Je le remercie particulièrement au nom de toute l’équipe de Village de Forez. Au bilan qui vient d’être dressé par Joseph Barou, je voudrai dire ce qui fait l’originalité de notre aventure.

Une expérience originale

D’abord, répétons-le, il y a l’existence même d’une revue d’Histoire dans un Centre social : nous n’en avons peut-être pas vu le sens tout de suite. Mais l’Histoire est l’un des éléments de cohésion du tissu social et participe à la formation de l’identité collective d’une ville et d’une région. Nous avons voulu faire connaître davantage aux Montbrisonnais l’histoire de leur ville et de leur région et donner aux nouveaux Montbrisonnais des éléments d’intégration.

L’Histoire nous aide aussi à comprendre le présent de la même façon que les expériences que nous vivons au présent nous permettent de comprendre le passé. L’Histoire nous permet de structurer notre personnalité et d’apprendre la citoyenneté. Ne retrouve-t-on pas ici les grands objectifs d’un Centre social ? 

Cette création de Village de Forez s’est intégrée dans une politique culturelle d’ensemble : Il y avait déjà au Centre Social un groupe Patois vivant créé par Joseph Barou et André Guillot et qui publiait un Bulletin ; il a d’ailleurs repris, depuis deux ans, une belle vigueur. Il y eut aussi, à la même époque, la fondation d’une Université Populaire, animée par Jean-François Skrzypczak. elle publiait des "Cahiers"  reprenant les textes des conférences (140 environ furent organisées en sept ans). Les objectifs étaient de former des citoyens et de connaître le monde. Par la suite les  Soirées du vendredi en prirent le relais et existent - avec quel succès ! - depuis plus de dix ans. Il y a aussi au Centre social le groupe Culture et Loisirs de Françoise Lafin, le groupe audiovisuel de Jacques Martinez qui vous a présenté tout à l’heure son Diaporama, la Fête du livre pour enfants, organisée par le centre social avec le CRILJ. Et j’en oublie.

Nous avons aussi bénéficié d’un environnement favorable à l’Histoire. Montbrison, c’est aussi la Diana qui est un peu la "maison de l’Histoire " Nous en sommes tous membres, nous y travaillons, nous nous y retrouvons le samedi après-midi. Nous remercions son vice-président Francisque Ferret d’être là pour nous manifester son amitié. Il y aussi à Montbrison, depuis 1986, le Festival d’Histoire qui rassemble des historiens venus de France et de l’étranger. 

Nous avons souhaité que Village de Forez soit un "espace de liberté" qui permette l’ouverture de nouveaux chantiers – y compris dans le domaine de l’histoire contemporaine. Village de Forez est aussi un lieu d’échanges parce que des gens très différents s’y retrouvent dans une société qui, malheureusement a tendance à se cloisonner de plus en plus. Un seul exemple : enseignants de l’école publique et de l’école privée y travaillent ensemble, ce qui est moins fréquent qu’on ne le pense.

La diversité des sujets abordés a été la règle. Nous avons célébré ici le Bicentenaire de la Révolution française mais aussi le Millénaire capétien en 1987. Nous avons parlé de la Résistance, mais aussi des comtes de Forez, de la Libre Pensée à Montbrison et de la place du catholicisme dans l’histoire montbrisonnaise, mais aussi évoqué, avec elle et pour elle, l’histoire de la communauté protestante de Montbrison. L’histoire du mouvement ouvrier a eu aussi sa place avec l’étude du mouvement mutualiste ou la publication d’un cahier consacré à Benoît Malon. Et il va sans dire que l’enracinement dans le terroir forézien a eu évidemment toute sa place. 

Notre démarche s’est inscrite dans une volonté d’éducation populaire. Nous avons voulu toucher, bien sûr, les passionnés d’histoire mais aussi, dans une démarche d’éducation populaire, aller vers un nouveau public qui ne venait pas spontanément vers les publications historiques. Notre satisfaction aura aussi été de faire écrire des auteurs qui, sans nos sollicitations, nos encouragements et un travail de formation aux techniques et aux méthodes de l’Histoire, n’auraient sans doute pas écrit. C’est peut-être l’une des choses dont nous sommes les plus fiers. C’est le travail que faisait Marguerite Gonon : Je tiens à lui rendre hommage. "Il n’y a pas, disait-elle, de culture sans partage des connaissances".

Nous avons voulu tenir un pari difficile : offrir des textes de qualité et accessibles à tous ; faire à la fois de la recherche sur documents et vulgariser cette recherche dans une publication modeste dans sa présentation et dans son prix de vente de façon à rendre l’histoire locale accessible à tous. Le développement  de l’informatique et de la reprographie, la qualité de l’impression réalisée par le CDDP (Centre Départemental de Documentation Pédagogique) et, pendant si longtemps par M. Marajo, nous ont d’ailleurs permis de beaucoup progresser et de publier avec une certaine qualité de présentation et  le travail que fait André Guillot pour améliorer notre diffusion nous permet aussi de toucher des lecteurs plus nombreux.

Le travail des auteurs et des membres du comité de rédaction est entièrement bénévole - Joseph Barou l’a rappelé il y a un instant. de toutes ces heures données, nous avons été largement récompensés : nous avons, en effet, trouvé dans cette aventure l’amitié qui nous rassemble, le plaisir du travail choisi et partagé, le contact avec des lecteurs, l’approfondissement intellectuel du chercheur dont le travail, heureusement, n’est jamais fini.. 

La mémoire et l’avenir

L’Histoire a la passion de comprendre et le désir de transmettre. Elle est une mémoire. Or les hommes et les communautés qui les rassemblent ont besoin de mémoire pour vivre dans le présent et pour se tourner vers l’avenir. C’est vrai pour un pays, une ville, un village, une association et aussi pour chaque citoyen dans la cité. 

Le grand historien Marc Bloch raconte dans Apologie pour l’Histoire ou métier d’historien : "J’accompagnais à Stockolm, Henri Pirenne ; à peine arrivé, il me dit : « qu’allons nous voir d’abord ? il paraît qu’il y a un Hôtel de ville tout neuf. Commençons par lui ». puis, comme s’il voulait prévenir un étonnement, il ajouta : « si j’étais un antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie »."

Les historiens aiment le présent qui est l’Histoire en train de se faire sous leurs yeux. Ils sont aussi des citoyens et, être citoyen, c’est croire que l’on peut agir sur les événements. C’est sans doute l’une des raisons qui  expliquent que Village de Forez ait pu s’intégrer aux activités d’un Centre social. Il n’y a pas de politique sociale sans une démarche culturelle qui permette de construire l’identité des hommes dans la société et il n'y a pas d’identité sans Histoire. Aimer l’Histoire, c’est aussi agir dans le présent et aimer l’avenir.

Claude Latta

 Retour au sommaire