Présentation par Gérard Aventurier de :

Jean Baudou : En Algérie, la guerre d'un jeune appelé forézien. Godillots et casque lourd (nov. 1956 - Janv. 1959)


De la guerre sans mots à la mémoire blessée

Depuis l'éradication plus ou moins fructueuse de l'analphabétisme, l'expérience de chaque guerre - 1870, 1914, 1940, opérations d'Algérie - a suscité des journaux, des cahiers de bord ou des livres de souvenirs de la part des combattants. Chaque période a sécrété des témoignages de sensibilités et d'idéologies différentes en rapport avec le climat politique de l'époque et surtout avec le poste d'observation de chaque acteur-narrateur. En 1870, éclate la plainte des vaincus de Sedan ou Metz qui se sentent trahis et pleurent comme les Troyens sur l'injustice de leur sort... et l'abandon de leurs chefs. En 1914, l'effroi des survivants, blessés, mutilés, entourés de cadavres, traduit les souffrances des tranchées, l'organisation de la mort systématique au mètre carré par la densité de feu la plus forte de l'histoire. Ils pensent avoir banni le spectre horrifiant de l'anéantissement... jusqu'à la défaite de 1940. Celle-ci va faire éclore des journaux amers de prisonniers en Allemagne, souvent sous-alimentés durant leur cinq années de captivité. Le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) commence à arracher aux victimes du IIIème Reich et de Sauckel la restitution des humiliations subies et du poids des menaces encourues. Enfin les opérations d'Algérie (1956-1962) sont rattachées à ce que Bernard Tavernier a identifié logiquement et illustré sur la pellicule comme "la guerre sans nom". La guerre d'Algérie a fini par imposer sa réalité, sa dimension opérationnelle par-delà ses mécanismes et arcanes psychologiques et politiques, sans pour autant déboucher pour les appelés français sur un statut national et juridique "d'ancien combattant".

Reconnaissance des services, du service militaire de l'appelé ? On tient là une des pierres de touche de cette guerre qui, engagée sous les auspices de la "pacification", exhalait pour les uns les affres de la mauvaise conscience coloniale, ou voulait pour d'autres maintenir arrimé à la métropole le destin scellé par la cohabitation de deux communautés ethniques. Ainsi sont déjà désignés et réunis deux ressorts de l'histoire de Jean Baudou, guerre et appelé, évoqués dans le titre sans connotation politique. Remarquons que les souvenirs de professionnels, des militaires de carrière sur l'Algérie sont plus ambitieux ; ils embrassent souvent les dimensions d'un livre et surtout s'investissent dans des analyses politiques, en particulier favorables ou défavorables à l'O.A.S. Les appelés, eux, beaucoup plus nombreux sur le terrain comme dans la narration historique, se limitent généralement à l'évocation des tourments et des images des sorties quotidiennes, de la banalité et des pièges des opérations sans cesse recommencées et réajustées : "Godillots et casque lourd", en sous-titre, nous rappelle que l'appelé moyen en Algérie était avant tout un coureur de djebel, mobile ou ancré en embuscade, dépendant des directives mystérieuses des états-majors. Ces deux millions sept cent mille jeunes Français ont été les agents aveugles, le bras armé d'un pouvoir militaire, et certains ajouteront politique, qui n'avait pas l'habitude d'exposer sur le terrain les ramifications de ses plans stratégiques, encore moins d'éclairer les dessous et enjeux psychologiques des opérations dans telle ou telle zone. C'est pourquoi les considérations de politique intérieure, de géopolitique et de mise en perspective historique n'ont guère d'écho dans les souvenirs de Jean Baudou, si ce n'est l'analyse du 13 mai 1958, conduite après coup.

Il découle de cette sorte de position du combattant suiviste, exécutant d'ordres au bout obscur de la chaîne, un climat de dépendance inconditionnelle ou du moins un fatum, un enchaînement d'événements subis tels que l'appelé se trouve soumis à une succession presque ininterrompue d'opérations - deux cents ou deux cent cinquante en deux ans de service - et à des multiples changements de postes, d'implantations, de missions. En définitive l'appelé se trouve confronté à l'irrégularité et au manque de perspective des résultats, quelles que soient, oserait-on dire, les pertes et les victoires. Ballottés par ce flot d'affrontements sectorisés, d'embuscades concluantes ou avortées, rythmée par le cycle infernal attentats/représailles, terrorisme/contre-terrorisme, la vie combattante se dilue dans un émiettement d'événements, de déplacements, sans cohérence d'ensemble des directives, des comportements, des résultats. Jean Baudou, comme le contingent, opère dans le djebel, sur un piton, aux portes d'une ville, celle de Tlemcen, en demeurant myope sur cette guerre, à la fois englué dans ses débordements et privé de perspective générale ou d'avenir. Comme Hernani, "agents aveugles et sourds d'une force qui va", les soldats du contingent baignent dans l'instabilité des buts militaires, des objectifs de pacification, des résultats, des conséquences des opérations. Incohérences et même absurdités qui ne peuvent que renforcer le sentiment d'étrangeté et de présence/absence de l'appelé sur les finalités de son rôle en Algérie. En cette période dure, chargée en opérations de la guerre d'Algérie, soit de novembre 1956 à décembre 1958, la "pacification", les activités d'aide sociale, médicale, scolaire à la population ne semblent pas avoir cours. La période exposée qui correspond au séjour de la classe 56 2/B - un contingent arrivait tous les deux mois (1 A, 1 B, 1 C, 2 A, 2 B, 2 C) - ne bénéficie pas encore des avancées obtenues par le plan Challe. Le lieu importe autant que la période : Jean Baudou se trouvait aux confins de la frontière algéro-marocaine, au-dessus de Tlemcen, c'est-à-dire dans un lieu de passage de grosses cohortes de soldats nationalistes, de "fellaghas", parfois d'ailleurs décidés à éviter l'accrochage pour progresser vers l'intérieur.

Comme pour tout combattant, la mémoire du corps, des souffrances endurées par lui - faim, soif, fatigue (Jean Baudou porte un poste de radio de dix-sept kilos, et un jour...), blessures - est la plus vive et la plus fidèle des mémoires. Ce caractère presque intangible des témoignages de guerre se vérifie encore avec le récit de J. Baudou, à l'exception de la faim. Quant à la soif, soit elle n'est pas étanchée comme dans l'épisode des trente-six heures de déshydratation dans le djebel, soit elle est abusivement satisfaite... avec la pléthore des caisses de bière du foyer. Les spécificités de cette guerre sont ailleurs : défaut de front mais qui n'exclut pas l'emploi de moyens lourds comme l'aviation ou, pour dégager un camp assailli, de l'artillerie ; en l'absence de combats classiques (le ratissage resserré en fer à cheval représente cependant en Algérie la stratégie courante), se déroulent des engagements où l'un des camps tient le rôle de chasseur et l'autre celui de gibier. Mais, et en particulier, dans les embuscades, sur les routes minées, dans les casernements mal aménagés, les rôles peuvent s'intervertir. Ce jeu de rôles tragique et le plus souvent imprévisible a fortement contribué à forger la mentalité des appelés, imprégnés par un sentiment presque systématique d'insécurité, une vigilance de tous les instants, y compris en permission sur le sol métropolitain.

Insécurité et isolement formaient les deux volets psychologiques de l'environnement quotidien de l'appelé. L'isolement, pour tous les soldats français, était d'une triple nature. Il était d'abord façonné par la géographie, accru par la position des camps sur les pitons, dans des douars plus ou moins suspectés ou ralliés, sécrétée par la précarité des installations (Jean Baudou n'a ni eau, ni électricité dans son premier campement). L'isolement résultait de la carence des facteurs humains ou plus exactement de l'absence des relations avec les pieds-noirs ; l'un sera sèchement abattu aussi rapidement... qu'une institutrice collaboratrice du F.L.N. Aucun lien de confiance ne semble avoir été tissé avec la population musulmane et même les relations occasionnelles comme avec un garde-barrière menacent de mal tourner. Monde clos, cadenassé, même s'il était de la plus élémentaire stratégie de franchir ses bornes pour manifester son activisme militaire, monde parfois miné de l'intérieur (cf. l'histoire des déserteurs), monde oublié par la métropole en pleine ascension économique. Les quelques liens épistolaires, postaux noués (Jean Baudou n'y fait pas allusion) ne peuvent démentir cette réalité. Le symptôme le plus voyant de cette scission psychologique était le comportement paranormal des permissionnaires et le déphasage existentiel, professionnel, civique au retour, devant les mutations de la civilisation matérielle (vitrines, mode, technologie) et humaine (loisirs, moeurs sexuelles, culture médiatique).

Dans ce désert, ce "mouroir" psychologique, en ce temps d'extinction des rêves de jeunesse, ne peuvent émerger que les liens entre les combattants. Ils s'expriment dans deux directions, d'abord à l'égard des militaires de carrière et des chefs. Jean Baudou exprime son estime humaine pour son capitaine, comme on pouvait en rencontrer, et ses réserves ironiques sur le manque de cran d'un lieutenant, comme on pouvait en croiser, et qui est soumis, par dérision, à une pseudo-opération. L'auteur dévoile... avec une grande retenue quelques relations avec les camarades appelés ; on sent que ces rapports sont pudiques, mais vrais, authentifiés par les mises à l'épreuve du feu. Sans surprise, le lecteur apprend que certains se sont suicidés, moins par désespoir que par sentiment d'absurdité dans un univers où l'inutilité des efforts et des résultats prévalait sur les promesses de paix et de réconciliation. D'autres se mutilaient volontairement, là ou ailleurs. Dans ce monde plus défensif qu'offensif, plus liquidateur que civilisateur dans la mesure où il se sait intervenir à la fin de l'histoire de la colonisation, de curieuses pages émergent, déjà tracées par d'autres mais toujours pesantes, de la destruction d'une grotte au half-track attendu par une mine.

Ces faits ponctuels peuvent-ils servir la vérité ? Toute une espèce d'écrits, une typologie de souvenirs témoignent sur ce qu'on a pu appeler la guérilla, la guerre sectorielle, élément épars, mais élément tout de même qui, ajouté à des myriades d'autres, dégage une réalité, des modes d'adaptation au terrain, à l'adversaire, révèle des zones "contrôlées", temporairement et sans préjudice des dégâts psychologiques. En profondeur et par défaut, pourrait-on dire, on pressent combien ces opérations dites de "maintien de l'ordre", avait un soubassement politique, qu'on les proclame comme un rempart contre l'islamisme, la complicité tiers-mondiste, le complot communiste, le panarabisme... A côté de cette mise en cohérence, la vérité historique réclame ses droits. Jean Baudou non seulement relate les excès des deux bords mais, à leur évocation, comme il l'avait fait à leur déroulement, il manifeste la dignité de l'humaniste et, quand il la ressent d'instinct, la réprobation de l'honnête citoyen. Un des traits les plus frappants de son récit, à l'égard de la vérité historique, est l'aptitude bien connue que se donnaient les anciens à transmettre à leurs successeurs sur le terrain une histoire du secteur, inconsciemment dramatisée et durcie. Ce maillon de la mémoire orale déformante et déformée que nous avons bien connu ne manque pas ici d'être présenté. Enfin, et ce sont des actes génériques de toute guerre, inscrits malheureusement dans l'histoire universelle des conflits armés, figurent les violences gratuites, les votes encadrés, les butins de guerre exercés sous la forme classique... de prise d'habits, les délations, les désertions et, sans développement spécifique, la torture.

Récit de guerre, plus exactement d'opérations ponctuelles de guerre, chronique aux scènes multiples, du djebel Nador aux prisons de Tlemcen, du dangereux col des Zarifètes au peloton de radio, l'ouvrage de Jean Baudou fourmille d'événements qui se déploient, comme disait le fabuliste, "en cent actes divers". Dans ces cent quarante pages, jamais l'ennui ne point, tant les faits sont judicieusement regroupés autour de dominantes thématiques et tant la maîtrise de l'auteur dans le récit, toujours clair et adroitement gradué, est évidente à souligner. L'heureuse facture de l'ouvrage ne naît pas seulement d'une plume vive, expressive, mais aussi d'une matière riche qui, une fois livrée, a peut-être provoqué pour son auteur, comme il le souhaitait, une délivrance, une catharsis. Pour les lecteurs, ce contenu fournit de nombreuses tranches de vie sur le sort des appelés en Algérie et devrait enrichir leur capacité de jugement sur l'histoire de la guerre d'Algérie.

Yves Courrière, Benjamin Stora ont commencé à clarifier les événements de cette guerre, à en articuler les phases, à caractériser ses divers enjeux, à lui donner sens et à lui conférer le label historique. Dernièrement Pierre Miquel a rappelé que cet affrontement avait déclenché une des crises majeures de la société française contemporaine et qu'il avait entraîné le choc fratricide de deux communautés. L'ouvrage de Jean Baudou nous donne des aperçus plus humains qu'historiques sur le sacrifice de ces années de jeunesse des appelés. Il est beaucoup question aujourd'hui de perte, de recherche d'identité. Les appelés ont dû parfois en changer, physiquement se glisser dans la peau du poursuivant ou du guerrier guetté, avec comme conséquences des altérations profondes pour leur personnalité morale et pour les valeurs auxquelles ils étaient attachés. Jean Baudou a témoigné plus en souvenir d'une jeunesse ébranlée qu'en fonction du recul historique, comme l'avaient voulu Bertrand Tavernier et Patrick Rotman dans "la Guerre sans nom". Mots et images se rejoignent dans une l'exorcisation douloureuse d'un passé meurtri.

Gérard Aventurier

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