Extrait des souvenirs de Thérèse Guillot
Dans le temps... à Germagneux, Saint-Bonnet-le-Courreau


L'école de Germagneux

Dans le temps, j'ai commencé mon école au village de Germagneux. L'école se faisait dans la maison de chez Spéry. Il y a longtemps bien sûr et, à ce moment, l'institutrice, on ne l'appelait pas l'institutrice, on disait la Demoiselle : la Demoiselle est venue, la Demoiselle nous a dit ceci... Quand elle venait, qu'on la rencontrait dans le village, elle nous disait bonjour. Alors on disait : j'ai trouvé la Demoiselle, elle nous a dit bonjour ; on était contents.

Elles n'étaient pas toutes pareilles. Il y en a qui étaient plus fières bien sûr, mais elles étaient quand même respectées dans le village. L'institutrice était logée. Chez Spéry, en rentrant, il y avait un grand couloir puis, à droite, il y avait une pièce qui faisait la cuisine et la chambre. La chambre - on avait resserré - ça faisait une alcôve. Il y avait juste son lit et peut-être bien un petit placard.

Dans la cuisine, il y avait un fourneau - je me demande si ce n'était pas un poêle qu'on appelait une cuisinière à trois pieds - , une table, deux ou trois chaises. C'était tout le mobilier qu'il y avait. Elle se chauffait là et la classe était à côté, une assez grande classe car on était bien, des moments, une bonne trentaine. Ceux qui fournissaient des élèves à l'école, c'était surtout ceux de Loibbe. A Loibbe, le village était peuplé à cette époque, maintenant il y a deux ou trois maisons habitées, trois au plus...  C'est là qu'il y avait alors le plus d'élèves, il y avait des familles nombreuses.

Ils venaient à l'école en portant la gamelle. Il y en avait de Monate, quelques-uns de Trémolins. Pour midi, ils portaient la gamelle qu'on faisait chauffer sur le poêle quand c'était l'hiver. En été ils se contentaient d'un oeuf, d'un morceau de fromage, d'un morceau de chocolat. Ils n'avaient pas des choses comme aujourd'hui bien sûr. Ils faisaient chauffer la gamelle sur le poêle, mais ça ne chauffait pas bien, mais ils prenaient le temps. Et, quand ils avaient mangé, ils allaient dehors s'il ne faisait pas trop mauvais. S'il ne faisait pas bon, ils restaient dedans parce que dans la cour c'était quand même grand, mais s'il y avait de la neige, ils ne pouvaient pas s'amuser comme ils voulaient.

La Demoiselle était bien dans sa pièce, il n'y avait pas mieux. Dans le couloir - c'était un grand couloir - , sur la gauche en entrant, il y avait des portemanteaux pour mettre les casquettes des élèves, les manteaux, ce qu'ils portaient, les vestes... Ils n'étaient pas habillés comme maintenant, bien sûr. Ils n'avaient pas les anoraks et compagnie. Et à la récréation, on s'amusait, les garçons et les filles, c'était tout mélangé. On jouait à la "délivrance" comme on appelait : on faisait un camp et il y en a qu'il fallait délivrer. Au printemps on jouait aux "gobilles", même les filles ; on jouait au "camp", on s'amusait bien. On n'en connaissait pas mieux et voilà, on était contents quand même. Mais on n'allait jamais en promenade, jamais on ne nous emmenait en promenade, on aurait bien aimé parfois. On s'amusait puis on rentrait,  après il fallait travailler, quoi !

Il y a des institutrices qui faisaient mieux apprendre, comme partout. Il y en a qui expliquaient bien mais il y en a qu'on craignait. Il y avait des grands "brelots" , des plus grands, qui faisaient les guignols. On les mettait au piquet, alors ils allaient au piquet. Il y en a un que je connaissais bien, il se retournait de temps en temps, il nous tirait la langue. Et qu'est-ce que vous rigolez ? L'institutrice nous disait : Allez à genoux, mettez-vous à genoux, et puis après, quand elle voyait qu'il n'y avait rien à faire : Revenez à votre place, et travaillez un peu.

Et puis un jour, elle nous dit : il y a l'inspecteur qui doit venir, il faudra vous tenir, hein. Elle nous a fait nettoyer et ranger notre bureau, tout ça. Et il y a un garçon qui m'a dit :
- Qué qu'é l'a dji ? Un agriculteur qui doit venir ?
- Pas un agriculteur, l'inspecteur !  tu as mal compris.

C'était un qui était à côté de moi. Ma foi, il est rentré, on s'est levés.
Vous vous tiendrez debout et vous direz : bonjour Monsieur l'inspecteur.

Alors on avait peur, bien sûr, et puis ils ont discuté un moment, et puis elle nous arenvoyés : Allez en récréation. Il parlait avec la maîtresse, l'institutrice, mais pour nous ce n'était pas l'institutrice, c'était la Demoiselle. Après ils discutaient, l'inspecteur visitait les cahiers et puis après il s'en allait. On était bien contents, c'est que, mon vieux, on en avait peur. Je ne sais pas ce qu'on en pensait, mais ça se passait bien quand même.

On s'amusait, on était tous ensemble, on se faisait bien rire, on était des gamins.

Mais il y a des moments, quand venait le printemps, mais aussi toute l'année, dans une famille, il y avait des poux. Alors, mon vieux, les enfants les mettaient aux autres ; des poux, oui. C'était toujours les mêmes, c'était peut-être pas bien propre chez eux. Toute l'année, ils avaient des poux. Ils protestaient : J'ai pas de poux, non j'ai pas de poux, c'est vous qui le dites ; parfois on les voyait courir, mais enfin ça se passait bien quand même.

Dans le fond de la cour, en face de la maison chez Spéry, il y avait une cabane et là, il y avait le charbon de l'institutrice et un peu de bois. Les Spéry devaient lui fournir le bois, mais le charbon, elle devait certainement l'acheter. Et plus haut, il y avait les cabinets : trois cabinets. Un était mieux, il avait un siège, celui-là il était pour l'institutrice, pour la Demoiselle, les deux autres c'était pour les élèves, quoi. Et il y avait un "bachat" à côté et le trop-plein de ce "bachat" passait sous les cabinets, lavait un peu, servait d'égouts certainement. C'était comme ça, on n'en connaissait pas plus.

On avait de la crainte quand même. Les institutrices changeaient souvent. Il y avait eu la Berthoncini, il y avait eu la Valette, la Partier, il y avait eu la Gérin. Certaines maîtresses faisaient bien apprendre. Il y en a qu'on aimait mieux que d'autres comme toujours. On disait quand arrivait la fin des vacances : qui est-ce qu'on va avoir cette année ? L'école commençait, à ce moment, le 1er octobre et finissait le 31 juillet, et le dernier jour de juillet c'était le certificat pour ceux qui allaient au certificat. Moi, une année, les parents m'ont sortie à Pâques : une fois il fallait aller garder les chèvres, une autre fois garder ta soeur, tirer devant, ramasser des pierres dans les trèfles... Une année l'institutrice, pas bien vieille, se fâcha et vint chez mes parents :
- Pourquoi vous laissez pas votre fille ? Elle est capable d'aller au certificat et puis vous la sortez.
Mon père lui dit :
- C'est qu'on en a besoin à la maison.

Ce n'était pas obligatoire, alors on nous sortait. C'est pour ça que je suis si bête maintenant. Et voilà, on passait des bons moments. Mais enfin c'était comme ça, c'était comme ça. Et l'école, on aimait bien.

Et il y a une époque, il y en a une qui avait décidé de faire des cours d'adultes pour ceux qui avaient quinze, seize ans, à la veillée, en hiver. Mais ça n'a pas duré longtemps, je voulais y aller mais mes parents ne voulaient pas : Oh non, c'est que pour chahuter, ça, non, non, non. Et en effet, on se faisait rire en chahutant. Ca a duré deux ou trois fois et l'institutrice n'en a plus voulu, c'était pour chahuter, pas pour apprendre. L'institutrice a dit : Allez, on va arrêter ça, alors ils n'y allèrent plus, quoi. Mais enfin, c'est pour dire que j'en ai gardé un bon souvenir quand même, parce que c'était comme ça, c'était pas autrement. On n'avait pas le choix quoi.

Mais c'était souvent qu'il fallait manquer l'école, dans le fond on était contents de ne pas aller à l'école, mais le lendemain matin, tu ne savais pas les leçons. On allait bien voir chez le voisin parce qu'il fallait réciter par coeur... On t'interrogeait, si tu ne le savais pas tu étais mal noté. J'apprenais encore bien mais il fallait aller à l'école, quoi. Si tu ne l'avais appris, tu ne pouvais pas le savoir. Enfin voilà.

Ensuite, à douze ans, je suis sortie de l'école. Et puis, à treize, ans j'ai été louée dans une maison pour m'occuper des enfants. L'école n'était plus obligatoire à cette époque, et oui, c'était comme ça. Autrement, il y aurait bien d'autres choses à dire, mais on ne s'en rappelle plus, on en a oubliées.

Parfois l'institutrice nous aidait. Pour le dessin je n'étais pas forte : il faut faire comme ça.

Bien sûr, elle aidait les paysans, mais moi je n'allais déjà plus à l'école. Il y en a une qui est restée plusieurs années. Mademoiselle Chambe, elle s'appelait. Elle allait bien dans le hameau. D'abord, chez elle, on ne pouvait pas facilement faire la lessive. Elle avait un évier, mais elle n'avait pas l'eau sur l'évier, il fallait aller la chercher.  Elle faisait laver les draps par ma mère. Alors elle disait :  et bien j'irai vous aider à faner ce soir, si vous voulez. Les jeunes aimaient bien quand elle venait. Elle râtelait, mais c'était plutôt pour chahuter.

Elle aimait bien rire, c'était la première année. Il y a un jeune qui lui disait, - elle s'appelait  Marie :
- Marie, vo tu montai su le chèr ?
- Qu'est-ce que vous dites ?
- Je te dio, vo tu montai su le chèr ?
- Non, non, non, je ne veux pas y monter, je râtellerai.

Mais elle râtelait, c'est tout ce qu'elle savait faire, quoi. Et puis après, elle venait casser la croûte à quatre heures. Souvent elle venait chez nous.
- Madame Couchaud, je mangerais bien avec vous.
- Et ben, si vous voulez.

Alors elle cassait la croûte avec nous. Pas fière, elle faisait comme nous. Il y avait un jeune qui lui disait :
On le sait bien, te vïn pè pa nous vère,  te chèrche, v'oué étion.
Qu'est-ce qu'il a dit ? Qu'est-ce qu'il a dit madame ?

En français, elle lui disait : j'ai pas compris. Elle avait bien compris, mais...

Elle venait bien faire les foins, râteler, et puis elle venait à la messe les dimanches avec une fille qu'elle aimait bien. Oh, elle disait en français, c'est pas que je crois, mais c'est pour l'accompagner, ça me fait une distraction. Et le garçon lui disait : Qu'est-ce que tu viens faire ? Tu ne crois ni en bon Dieu ni en diable, tu ferais bien mieux de rester chez toi, et c'était bien comme ça. Mais elle le prenait toujours du bon côté. Elle aimait rire. Elle est restée plusieurs années, celle-là. A cette époque je n'y allais plus, mais enfin elle venait bien chez nous.

Elle avait son frère qui venait au mois de juillet. Il travaillait à la mairie de Saint-Etienne. On aimait bien quand il venait parce qu'il y en avait un qui passait qui faisait le marchand ambulant... Il achetait toujours des bonbons, alors il en distribuait et il venait à l'école, il en distribuait aux gamins et nous les filles à côté on demandait :
- Il y en a point pour nous ?
- Si, si, si, je vous en donnerai.

Il distribuait des bonbons, on aimait bien. Il passait le mois de juillet à Germagneux. Et puis avec sa soeur, il s'en allait. Ils allaient en vacances, toute la famille, à Chamalières dans le Puy-de-Dôme. Autrement, elle était native de là-bas. Mais celle-là, elle nous avait amusés, elle était restée beaucoup d'années et on l'a bien regrettée, quoi. Mais je n'allais déjà plus à l'école, moi, ma soeur y allait, mon frère et tout ça. Mais ce n'est pas celle qui faisait le mieux apprendre. Elle aimait bien rire, celle-là.
Et chaque année quand elle s'en allait, moi qui allais à l'école à ce moment, je disais :  Savoir si celle qui viendra  elle fera apprendre ? Savoir ce  qu'elle sera ? C'est qu'au commencement elle se faisait mener, elle prenait un taxi, en ville, pour venir voir le poste, elle arrivait avec deux valises ; on disait : elle a pas l'air bien gracieuse, celle-là et puis, quand même, après, elle s'accommodait bien aux gens. Mais on l'aimait bien.

Et puis dans le village, il y avait du respect quand même.... oh j'ai rencontré la Demoiselle, elle m'a bien dit bonjour et nous on aimait bien parce que c'était comme ça.

Et puis elles, quand elles voulaient s'en aller - elles voulaient partir en vacances -, elles écrivaient... le maire de Saint-Bonnet passait :
- On va téléphoner à quelqu'un, ou si quelqu'un se trouve de descendre à Montbrison, on descendra en voiture.
- Alors je veux bien, je veux bien.

Parce qu'il n'y avait pas de car, ni rien, c'était pas facile, quoi, d'aller prendre le train pour s'en aller. Il y en avait souvent une de Rive-de-Gier, de ces coins. Et ma mère, quand elle était allée à l'école, elle, il y en a une, aussi, qui était de Rive-de-Gier. Alors elle disait comme ça :
- Elle est de Rive-de-Giè.

Et avec ma soeur, on le faisait exprès :
- Comment tu as dit, Maman ?

Nous on disait Rive-de-Gier, mais ma mère disait toujours Rive-de-Giè,
- Comment tu as dit, on n'a pas compris ?
- Rive-de-Giè.
- Mais c'est pas comme ça que ça se dit.
- Si, c'est comme ça.

Ma mère était allée, il y a longtemps, dans cette école aussi, avec une institutrice qui était de Cleppé. Elle a fait la connaissance d'un voisin, elle était déjà vieille. Ce voisin était un peu parent avec nous. Il s'appelait Michel Laurent. Ma mère travaillait bien à l'école. L'institutrice avait dit à son père et à sa mère :
- Je veux emmener votre fille parce que, l'année prochaine, je ne suis pas sûre que ce soit une institutrice qui la fasse bien travailler. Elle est capable d'aller au certificat et je vais l'emmener.

En effet, l'année d'après, elle l'emmena à Cleppé et elle la présenta au certificat. De ça c'était... D'abord ma mère est née en 1888, elle devait avoir onze ou douze ans. Et elle est sortie la première du canton de Feurs, et mon grand-père était content parce qu'à cette époque... Elle apprenait bien ma mère. Mais c'était bien plus vieux, vers 1900, elle a eu son certificat à Feurs. On l'avait amenée parce qu'on voyait qu'elle apprenait bien. L'institutrice avait dit : Il ne faut pas qu'elle manque ça. Ma mère était bien contente quand elle en parlait : Oh, mais j'ai eu mon certificat à Feurs !  et moi je ne peux pas en dire autant.

Ce que j'ai oublié de vous dire encore, c'est qu'il y en a quand les enfants arrivaient à l'école, ils ne savaient pas parler français, ils ne comprenaient pas et l'institutrice nous disait :
- Qu'est-ce qu'il a dit, il n'a pas compris ce que je lui ai dit, dites-le lui en patois pour qu'il le fasse.
Alors on lui expliquait en patois, on lui disait : il faut faire ça, il faut faire comme ça.
- Mais je ne sais pas, moi !
- Mais l'institutrice le dit.
- Mais je ne comprends pas le français.

Il y en avait beaucoup comme ça. Il fallait leur dire en patois pour qu'ils comprennent. Ils ne savaient pas parler en français parce que chez eux dans la famille, il n'y avait personne qui parlait le français. Il y en avait de Trémoulins, de Monate, de Loibbe quelques-uns.

L'institutrice invitait ses amis. Elle nous disait comme ça :
- Voulez-vous venir veiller ce soir ? on écoutera la T. S. F.

Bien sûr nous allions écouter la T. S. F. Mais oui, on ne demande pas mieux. Ma mère disait : Vous allez encore courir, à quelle heure vous allez vous coucher ? On voulait toujours voir la fin, on était contents, c'est parce que dans le village il n'y avait pas de T.S.F. Il y en avait une chez les Barrier qui ont commencé puis chez l'institutrice. On était contents, on allait écouter la T. S. F. Et puis après, elle nous dit  : Et dire qu'un jour il paraît qu'on verra celui qui nous parle. On lui dit : Mais taisez-vous donc, mais c'est pas possible ça, ça n'arrivera pas. En pourtant, en effet, c'est bien arrivé.

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